Le regard dans le vide, Martine écoute le dernier album de Catherine Durand et est pensive. Elle a hâte de rentrer à la maison après une dure journée au travail. Tout semble avoir mal été aujourd'hui : le gérant qui était sur son dos, les clients qui se plaignaient de ci et de ça. Même la machine à café a lâché alors qu'une dizaine de clients attendaient leur café. De toute façon, il goûte l'eau de vaisselle, le café. Elle le pense, mais ne le dira pas toutefois. Tim Hortons ne tolère pas la critique. Elle ne croit pas non plus que beaucoup de gens soient capables d'encaisser une critique sans rechigner. Accepter le verdict d'autrui sur ce que nous faisons, sur nos actions, et, par là même, sur ce que nous sommes demande une force intérieure que Martine ne croit pas avoir en ce moment. Mais elle ne se pense pas moins bonne ou meilleure que les autres à ce sujet. Elle a d'ailleurs appris avec le temps que, malgré l'assurance que certains affichent, la plupart doutent tout autant qu'elle. Mais elle se demande toujours comment être capable d'accepter la critique et les réprimandes des autres. Se bâtir une carapace d'indifférence ou avoir une meilleure confiance en soi? Elle ne pense pas non plus qu'il y ait une recette miracle. Chacun fait sa route à sa façon.
Donc Martine attend toujours le métro - le dernier -, et se dit que c'est tout le temps à elle que ces choses là arrivent. Les portes du précédent métro lui ont fermé au visage et elle doit maintenant attendre en silence le wagon qui la ramènera chez elle. À côté d'elle, des fêtards aguerris finissent de célébrer la vie et lui rappellent qu'elle n'a que très peu d'amis avec qui passer des bons moments de ce genre. Ses amis préfèrent plutôt regarder des films insipides et jouer à des jeux vidéos débilitants. Parfois, elle se demande si ses amis sont vraiment ses amis en fait. De vieilles amitiés conservées grâce aux années et à quelques aventures communes finissent souvent par céder au passage du temps et aux changements qui surviennent dans nos vies et nos cœurs. Mais une vieille amitié est parfois comme un vieux couple : les personnes impliquées savent pertinemment que l'expérience commune n'a pas d'avenir, mais la maintiennent en vie parce qu'il est plus simple de ne rien dire, de peur de faire de la peine à l'autre. Le mensonge et l'abnégation sont faciles à porter après les premières années de déception et de douleur. Et si on a été élevé de la sorte, la période d'adaptation est encore plus courte…
Le dernier métro arrive finalement. Martine prend place et espère que sa virée souterraine passe rapidement. Explorer les bas-fonds montréalais la déprime après quelques années. L'émerveillement des premiers déplacements s'est depuis longtemps dissipé. Prendre l'autobus la déprime aussi, il faut le dire. La grisaille des derniers jours la conforte dans son malheur intérieur. Elle n'aura ainsi pas besoin de faire semblant d'être heureuse qu'il fasse beau et pourra aisément meubler ses dialogues professionnels avec la température maussade. Au moins elle ne travaille pas demain et n'aura pas à subir la mauvaise humeur de ses clients. La sienne suffira.
